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Neuvième adjoint et historiographe de la Commune libre du  Boulingrin, Patrick Demouy a fait le point dernièrement de ses dernières recherches sur le quartier. Lors d'une intervention fort applaudie, il en a informé en priorité les adhérents de la Commune libre dont certains ont parfois eu du mal à faire la part du vrai et du faux dans son propos. Et vous, sauriez vous dire ce qui est vrai ou abracadabrantesque dans son intervention?

 

 

L’étude préalable à la restauration de la porte Mars que vient de décider la municipalité a permis la découverte d’une inscription inédite qui éclaire d’un jour nouveau l’histoire de la ville gallo-romaine. Il est admis, à la lecture de la Guerre des Gaules, que les Rèmes se sont ralliés d’emblée à Jules César et lui sont restés fidèles. Ce que révèle cette inscription, et que le proconsul a passé sous silence, c’est qu’il y eut un mouvement de résistance de la part d’un petit chef de clan, petit par le nombre de ses fidèles mais ni par l’éloquence ni par le tour de taille, et par son inséparable barde, Longuetos et Colsonos. Retranchés derrière des barricades de tonneaux d’hydromel bloquant les rues, ils réclamaient un statut particulier pour le quartier de l’oppidum de Durocorter où ils exerçaient une particulière influence, quartier stratégique puisque c’est là que se concentraient les artisans charcutiers et que le peuple risquait à moyen terme d’être privé de jambons de sanglier et de saucissons d’âne. L’histoire montre que cette pénurie, chez les Gaulois, pouvait rendre la situation incontrôlable. Se trouvaient là aussi plusieurs tavernes renommées. L’inscription, malheureusement cassée, ne donne que les deux premières lettres dont l’une d’entre elles V.O. Je crains que nous ne sachions jamais ce que cela voulait dire. Pour garder le contact avec leurs partisans restés à l’extérieur du camp retranché, Longuetos et Colsonos avaient utilisé les services d’un ingénieux potier qui avait conçu tout un réseau de tuyaux souterrains, une véritable toile d’araignée, par lesquels on pouvait se parler à distance. Les objectifs des insurgés n’étaient pas une totale indépendance. Ils n’avaient pas de potion magique – on sait que chez nous il a fallu attendre le XVIIe siècle pour qu’elle fût mise au point – et d’ailleurs n’avaient jamais entendu parler d’Astérix et d’Obélix dans leur lointaine Armorique. Ils redoutaient simplement d’être accablés de taxes par l’Etat romain, très inventif en ce domaine. La question est complexe car l’inscription, comme c’est l’usage, utilise beaucoup d’abréviations, censées être familières aux contemporains. J’avoue n’avoir pas trouvé ce que veulent dire les initiales TVA, RSI, CSG, URSSAF… mais je ne suis pas un spécialiste de la période. La résistance, dit le texte, a duré quarante jours et quarante nuits, c’est sans doute un chiffre symbolique. César n’a pas voulu intervenir, considérant que c’était une affaire interne aux Rèmes. Il lui aurait été facile de pulvériser les barricades en envoyant les Compagnies Romaines de Sécurité (CRS), mais cela n’aurait rien ajouté à sa gloire. Il a laissé agir quelques magistrats diplomates et un couple de notables, Arnoldus et Catharina, qui, la pénurie de saucissons se faisant cruellement sentir, ont promis au quartier un statut de zone franche. L’hydromel aidant, l’accord fut conclu à l’occasion d’un grand banquet citoyen, dit notre texte. Il ne semble pas que cette exception dura longtemps. Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent, a dit Cicéron. Et si ce n’est pas lui, c’est Poincaré. Bref, un politicien.

                 

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Le quartier se retrouva intégré dans la ville gallo-romaine et profita manifestement de la prospérité générale des premiers siècles. En témoigne la porte Mars, l’un des quatre arcs destinés à marquer l’entrée dans le centre actif de la cité, dont la voûte centrale est ornée d’un calendrier des mois détaillant les activités agricoles de la région. Comme chacun sait, c’est la vendange qui représente le mois d’octobre, première attestation de la viticulture en Champagne septentrionale. Il semble que plusieurs négociants en vins aient été établis à proximité. Quelques rares inscriptions nous dévoilent le nom de certains d’entre eux : Palmerius, Rodererus, Vidua Clicota, Crugus…

                  Le choc des invasions fut rude. On sait que Durocortorum fut dévastée une première fois en 275. Au prix de l’abandon des quartiers périphériques, les autorités municipales décidèrent de protéger le centre par un rempart s’appuyant sur les arcs susdits, qui devinrent alors des portes. Autrement dit le quartier se retrouva au pied du mur, juste à la limite de l’enceinte, ce qui lui fit perdre une partie de son attrait résidentiel. Il fut occupé en particulier par les bouchers, qui abattaient en pleine rue, ce qui n’était pas sans nuisances pour les riverains.

                 

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Les sources deviennent plus abondantes à partir du XIIe siècle et l’installation en 1170 des Templiers dans l’ancienne collégiale de la Trinité autour de laquelle ils étendirent vite leurs propriétés. C’est dans leurs archives, en partie transférées à Paris autour de 1310 dans le cadre de leur fameux procès, que l’on trouve des éléments intéressants pour l’histoire du quartier, jusqu’alors ignorés par les historiens locaux, qui ne sont pas allés les chercher là. Ils ont trait à la fameuse révolte communale de 1235 qui vit les Rémois s’en prendre à l’archevêque Henri de Braine, dont ils attaquèrent le château construit sur la porte Mars. Tout cela est bien connu. Ce qui l’est moins, c’est le rôle joué par plusieurs habitants du quartier, derrière un courtier en vins nommé Pierre le Vergeur. On sait que la verge, c’est-à-dire le bâton gradué, était l’attribut du courtier chargé de jauger les tonneaux pour garantir leur contenance. Il devait aussi en apprécier la qualité. Pierre le Vergeur, d’une vieille famille rémoise, connaissait peut-être l’épisode gaulois transmis par la mémoire collective.  Toujours est-il qu’il voulut constituer une commune dans la commune, gérée par des échevins élus on ne sait trop comment, qui l’avaient proclamé maire en l’élevant non sans mal sur un pavois, ce qui est précisément un indice de tradition gauloise. Il s’était entouré d’un conseil échevinal autoproclamé assez hétéroclite qu’il menait d’une main de fer, rassemblant aubergistes et taverniers, mire et apothicaire, perruquière et greffier. Ce dernier, Alain, un blagueur, sortait toujours de sa poche de petits bouts de parchemin où il prenait en note tout ce qui se disait et qu’il se chargeait de colporter par le moyen le plus efficace, la rumeur. Il y avait même un professeur de l’école cathédrale qui s’efforçait d’instruire les habitants sur la riche histoire de leur quartier et de leur glorieuse cité, mais il devait jurer sur un pichet de ne pas être trop long. Pierre le Vergeur ne tolérait aucune opposition. Deux femmes, Catherine écoutant et Marie parlant, avaient bien essayé de tempérer ses ardeurs, mais c’était peine perdue.

                  Chacun devait payer son écot pour participer aux activités communes qui consistaient surtout en ripailles, animées par les goliards, des clercs rigolards, un tantinet paillards, qui séchaient les cours et composaient des chansons en latin de cuisine. Le sommet de l’année était la fête des fous, ce vieux rite d’inversion sociale qui mettait les hiérarchies sens dessus-dessous, autorisait les déguisements et un cortège bruyant derrière un âne dont on imitait les hi-han en braillant. Rien de bien méchant. Ces joyeux drilles n’oubliaient d’ailleurs pas le devoir de charité ; ils avaient confié leur trésorerie au diacre Laurent et organisaient chaque année un banquet pour les pauvres hères. Pierre le Vergeur était un tribun  qui n’avait peur de rien et ne manquait pas d’apostropher les édiles en termes incendiaires – d’où l’expression à feu et Hazan – pour bâtir un temple de la goule ouvert tous les jours, sauf pendant le carême tout de même, dans le périmètre de son quartier. Cela sentait le fagot car la goule est un des péchés capitaux. Ce qui est surprenant, c’est l’appui accordé par les Templiers à cette entreprise. Sans doute étaient-ils attirés par la franche bonne humeur des communiers. On sait que cet ordre n’était ni mystique ni intellectuel. Vaillants combattants et francs buveurs, ils avaient pris en sympathie Pierre le Vergeur, leur voisin, qui ne manquait pas de les ravitailler comme il convenait, et ils accueillaient les réunions de la commune dans leur grange.

       C’est là que s’est déroulé le dernier acte de cette aventure. Le roi de France n’était pas mécontent de voir abaisser la superbe de l’archevêque-duc, dont il ne goûtait pas le caractère emporté, sûr de lui et dominateur, rude plus que de raison avec ses bourgeois. Mais il ne pouvait abandonner un grand vassal de la Couronne. Son Parlement a ordonné la dissolution des ligues communales. Dès lors les sergents de l’archevêque devaient rétablir l’ordre et le statu quo ante. Pierre le Vergeur et ses amis se retranchèrent dans la grange du temple, symboliquement derrière des tonneaux, comme leurs ancêtres les Gaulois, et de là bombardèrent les sergents avec tout ce qui leur tombait sous la main, abats, tripes et boyaux , pots en tous genres, de terre, de fer, de chambre, légumes et fruits avariés, miches de pain rassis, ustensiles de cuisine. Quand ils furent à court de munitions, les Templiers ouvrirent leur bibliothèque, qui n’était pas abondante et où se trouvaient surtout les livres liturgiques. C’est ainsi que les sergents reculèrent sous un tir nourri de missels. Mais les récupérant par terre, ils les relancèrent et on assista à un impressionnant duel de missels et de missels anti-missels. La précision des tirs était telle qu’on aurait cru des missels dotés d’une tête chercheuse. Le texte ajoute qu’un templier ingénieux leur proposa d’utiliser une croisée d’ogives nucléaire qu’il avait mise au point. On ne sait ce qu’est cette invention ni de quel noyau il s’agissait. Mais c’était trop lourd à manipuler – imaginez une croisée d’ogives sur un missel – et Pierre le Vergeur ne voulait pas commettre l’irréparable. Le soir venu, assiégeants et assiégés avaient soif et faim. On décida une trêve et on mit les tonneaux en perce. Les Templiers avaient des saucissons et du jambon, qu’ils avaient soigneusement gardés dans la salle du trésor (c’était cela le fameux trésor des Templiers). Et tout se termina dans la bonne humeur au fur et à mesure que les tonneaux se vidaient. Convaincus par l’éloquence de l’avocat de la commune, un vieux briscard des tribunaux, Thierry de Godinot, le bailli de l’archevêque consentit à l’abandon des poursuites pourvu que chacun rentrât chez soi et oubliât ces moments de folie.

                  Le dernier dossier que j’ai pu consulter se trouve aux archives du Vatican – j’étais à Rome le mois dernier – et fait partie du fonds de l’Inquisition. Il s’agit d’une enquête sur un trafic de reliques démantelé dans le quartier du Temple en 1414. A cette époque les Templiers avaient disparu, remplacés par les Hospitaliers, mais leur nom est resté, comme vous le savez. On y apprend qu’une taverne a été fermée autoritairement pour une affaire de poudre blanche que le tenancier, inspiré par la chapelle du Saint-Lait de la cathédrale, faisait passer pour du lait – concentré – de la Vierge Marie, alors que ce n’était que du lait de chaux. Mais il ne s’agissait là que d’une mince escroquerie – ou sacrilège, comme vous voudrez – par rapport à ce que les inquisiteurs ont découvert pendant leur perquisition. Un incroyable bric-à-brac destiné à duper les naïfs. Le dossier comprend l’inventaire dressé par le greffier Prévert :

-        Une mèche de cheveux de saint Ignace (patron des coiffeurs)

-        Le parapluie de saint Médard

-        Le robinet de saint Barnabé

-        Le calendrier perpétuel de saint Glinglin

-        La brosse à reluire de saint Cyr

-        La ceinture de sécurité de sainte Prudence

-        Les chaussons de danse de saint Guy

-        Le fouet de saint Fiacre

-        Une peluche de saint Ours

-        La pince à épiler de sainte Barbe

-        Une dent en or de saint Jean Chrysostome

-        La dent que saint Martin avait contre les païens

-        Le marteau de saint Cloud

-        Une plume de l’aile droite de l’ange au sourire

-        Le coq du reniement de saint Pierre, empaillé (le tavernier avait évidemment cuisiné le dit coq au Bouzy)

-        Une épaule de saint Pitre

-        Une pipe de saint Claude

-        Une côte rôtie de saint Laurent

-        Le cor de chasse de saint Hubert

-        Des croûtons de la multiplication des pains ; l’Evangile faisant état de douze corbeilles de reste il y avait prétexte à écouler à bon prix le pain rassis de la taverne, dont le propriétaire, sans foi ni loi, recyclait aussi systématiquement la vaisselle cassée, fêlée, ébréchée. C’est ainsi qu’il vendait le moule de saint Honoré, le couteau à fromage de saint Marcellin ou de saint Félicien et proposait au choix du client pichets, verres et gobelets de saint Emilion, saint Julien, saint Véran, saint Amour, saint Pourçain, saint Yorre, San Pellegrino ou saint Zano.

Le tavernier, dont je tairai le nom car il a encore des descendants, a été condamné à une confession publique sur le parvis de l’église du Temple, après l’autodafé des fausses reliques, à la confiscation de ses biens mal acquis et un pèlerinage expiatoire à Compostelle, dont on ne sait s’il est revenu. Il semblerait qu’on ait vu il y a trois ou quatre ans quelques habitants du quartier sur cette route. Il est impossible de retrouver aujourd’hui des traces de son passage. Sans doute ont-ils prié pour que soit abrégé un séjour en purgatoire qui doit se compter en milliers d’années.

 

         Telles sont les dernières découvertes dont je pouvais faire état après de patientes recherches. Vous en mesurez toute l’importance et je vous demande de rester discrets tant que je ne les aurai pas publiées avec tout l’apparat critique nécessaire sous l’égide de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, afin de les faire connaître à la communauté scientifique. La publication est annoncée pour 2016. Plus précisément le 1er avril.

 

                                                                                                                                                     Patrick DEMOUY

                                                                            Professeur d’histoire médiévale à l’Université de Reims

 

                                                                                                                              8 juin 2015