1.-BOULINGRIN / LE BÉTON ET LE GÉNIE AU SERVICE DE L’ÉCONOMIE

Elles n’ont pas cent ans mais ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Les halles Boulingrin rénovées qui vont être inaugurées les 14 et 15 septembre prochains ont une sacrée histoire, presque une histoire sacrée. La voici.

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CLAP de fin sur la Première Guerre mondiale. Dans une ville anéantie par les bombardements, c’est l’heure de la reconstruction. Dans son projet global en 1920, le New-Yorkais Ford prévoit la construction de nouvelles halles, non pas sur la traditionnelle place des Marchés où les Rèmes commerçaient depuis l’ère gallo-romaine, mais sur le Boulingrin, un vaste espace de 6 000 m2 à deux pas des anciens remparts.

34 projets

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C’est le maire Charles Roche qui lance un concours d’architectes en 1922 avec un cahier des charges précis. Tout en utilisant des matériaux nouveaux (acier, maçonnerie, béton, verre), il s’agit de construire des halles, un bâtiment regroupant sur un même lieu différents types de commerce : gros, détail, criée, boucherie, poissonnerie, avec aussi l’installation de frigos et de boutiques. Les halles doivent être faciles d’entretien,  bien ventilées, bien desservies en eau potable et raccordées à la voie ferrée.

Des 34 projets présentés, c’est finalement celui de l’architecte Emile Maigrot à qui l’on doit notamment le marché couvert de Vichy ou la halle Carpentier à Paris, qui remporte le concours en mai 1923. Les juges, sans doute portés par le courant Moderniste naissant, apprécient l’originalité du grand vaisseau de béton présentant un décor minimal avec des lignes dépouillées et fonctionnelles.

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Faute d’argent, la Ville tarde pourtant à lancer le projet. Elle oblige Maigrot  (photo ci-dessus) à revoir six fois sa copie. C’est en 1926 qu’est finalement lancé le concours pour la réalisation des travaux de maçonnerie et de béton des halles.

 

 

 

5 431 m2 sans pilier

L’entreprise Limousin dont l’ingénieur Eugène Freyssinet, inventeur du béton précontraint, s’est déjà fait remarquer pour ses brevets sur les coques minces en béton armé, obtient le marché (moins disant) pour 2,80 MF.

Commencés en février 1927, les travaux, une simple construction en béton armé sur un arc parabolique doté d’une couverture, seront terminés en octobre 1929. Après de complexes travaux de terrassement, les halles de 109 m de long sur 48,80 m de large sont construites selon des techniques semblables à celles de la fabrication de hangars pour dirigeables à Orly.

Toute l’originalité du bâtiment réside dans son extraordinaire voûte mince parabolique sans nervure (lire par ailleurs), culminant à 18 mètres et réalisée en béton vibré par marteaux pneumatiques ; une voûte d’une épaisseur totale de 7 cm (dont 2 cm de chape).

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La construction proprement dite est, elle aussi, très originale pour l’époque, en raison de l’utilisation de coffrages mobiles de bois en cintre léger, montés sur rails, utilisés en dépose repose sans remontage.

Vite fait, bien fait

« A la façon d’un chantier gothique », a dit Henri Deneux, architecte de la reconstruction de la cathédrale, « la construction commençait par les bas-côtés des coursives et des voûtes transversales, suivie par la mise en œuvre de la voûte haute du vaisseau », comme en témoignent les empreintes de reprise de coulage et celle du coffrage. On dit que la grande voûte fut coulée en six tronçons et en six semaines.

Après avoir accueilli l’exposition des meilleures marques dont un aérorama retraçant l’histoire de l’aviation en juin 1928, et alors qu’elles ne sont même pas achevées, les halles du Boulingrin sont officiellement ouvertes au marché le 30 octobre 1929.

2.-COHUE POUR L’OUVERTURE DES HALLES CENTRALES

histoire halles 4Dans un article fort long (et que nous avons réduit de moitié) intitulé « Les nouvelles halles centrales ont ouvert leurs portes hier », Paul Lacroix, journaliste, raconte dans l’Eclaireur de l’Est du jeudi 31 octobre 1929, la ruée du public dans les halles.Sans manquer de souligner que tous ceux qui disaient que les halles seraient trop grandes s’étaient bel et bien trompés.En bas…« Dans une ville neuve, dont la vitalité est appelée à croître, un tel bâtiment est un témoignage de confiance en l’avenir […]La matinée au cours de laquelle MM Guichard et Wastel, adjoints au maire ; Petit, conseiller municipal délégué ; M.Méderic Rousseau, directeur des abattoirs sont venus, ce fut la cohue. Il fut presque impossible à certains moments, de circuler dans les allées, entre les cases […]

-« Eh bien ! Mais ça n’est pas si grand que çà ! »Poursuivons notre excursion parmi les piliers, les tablettes de mosaïque sur lesquelles s’amoncellent volailles, beurres, légumes, fruits tentateurs ; derrière lesquelles, avec entrain, commerçants et commerçantes s’affairent, gesticulant et criant…Finie l’ère des tables luisantes, humides, grasses, maculées de déchets et auxquelles brosse de chiendent et eau chaude s’efforçaient d’ôter leur… vernis. Tout est net : tout rutile ; tout est blanc ; d’une blancheur digne d’un laboratoire où règne l’Hygiène despote.

Et les négociants disposant d’un emplacement suffisamment vaste où ils évoluent à l’abri de tout remous ont réalisé une attrayante, une artistique présentation des produits offerts à la convoitise des chalands.Une rumeur assourdissante, faite de cent cris, s’enfle en montant vers la voûte imposante qui l’amplifie, la réfléchit, la fait retomber en cascade sur la foule fantaisiste au milieu de laquelle les filets à provision s’accrochent aux paniers ventrus ; les appels retentissants s’entrecroisent, se mêlent au grêle tintement de la clochette qu’agite infatigablement le crieur opérant à l’extrémité des halles ; au heurt sourd des caisses déchargées des camions ronflant, sur le carreau où s’entassent choux, salades vertes et pommes de terre dorées.

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Voix de basse essoufflée et de ténors s’égosillant chantent l’excellence des « poires premier choix », des « bananes d’origine », des « poissons bien frais », et du « beurre extra pur ».L’on va, l’on vient, hébété un peu, par cette cacophonie, dans la lumière jaunie par les vitres colorées de la voûte s’efforçant de faire oublier que le temps est maussade et le ciel gris […]…

Et en haut. Laissons-nous conduire par le flux qui vient se briser contre le double escalier donnant accès à la galerie du premier étage garnie de nombreux inventaires et où la boucherie municipale a son emplacement réservé […] On stationne surtout tout au long du garde-fou, d’où le regard plongeant librement embrasse l’ensemble des halles : une sorte de fourmilière, avec ses galeries sinueuses du magasin central où ont été entassées les réserves. Le spectacle est pittoresque […]Vers 16 heures seulement, progressivement, l’animation s’atténuera ; une à une, se fermeront les portes de l’immense édifice où le silence pénétrera de concert avec la grisaille en laquelle s’estompent, dans les rues proches, les dernières charrettes qui s’éloignent, cahotant… »

PROUESSE TECHNIQUE POUR CONSTRUIRE L’ÉDIFICE

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Si la voûte parabolique épaisse de 7 cm est née du génie de Freyssinet, cet ingénieur s’est illustré aussi par la façon dont s’est déroulée la construction de l’ensemble pour qu’il coûte le moins cher possible.
On pouvait ainsi lire dans l’Architecte N°7 de juillet 1929 :

« Coffrages, et cintres, tous amovibles sont conçus de façon à employer la quantité minimum de bois. Les petites voûtes latérales, construites trois par trois, sont décintrées au bout de quatre jours, les cintres sont alors retournés, translatés et servent au montage des trois voûtes en vis à vis. De sorte que l’édifice s’élève très rapidement, jusque et y compris la base de la grande voûte. Les photographies du chantier les plus spectaculaires montrent la mise en place du cintre de la partie supérieure de la voûte principale, alors que tous les arcs de tête des petites voûtes transversales sont en attente, avançant dans le vide vers l’intérieur du bâtiment. le cintre qui intéresse 15 m de longueur de voûte, est monté au sol, puis élevé de 9 m à l’aide de treuil, au-dessus d’un support mobile. Celui-ci est un tabouret de charpente rehaussé de vérins, pouvant se déplacer sur deux chemins de roulement. Le côté opposé s’appuie sur un système de béquilles. le cintre peut ainsi, après coulage de la voûte, être descendu, translaté et réajusté pour une tranche suivante ».

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274 poteaux de 5 à 9 m

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Pour le spécialiste François Chatillon, architecte, il s’agit d’une technique exceptionnelle.
« L’espace intérieur des halles Boulingrin est un large vaisseau central couvert d’un berceau continu maintenu par des arcs doubleaux extradossés qui laissent le parement intérieur parfaitement lisse, interrompu par deux verrières dans le plan de la voûte et au droit des joints de dilatation qui divisent la nef en trois parties de trois travées chacune.
Des bas-côtés à tribune, couverts de voûtains perpendiculaires en pénétration dans le vaisseau central servent de contrebutements transversaux. Au sous-sol des poutres tirants maintenues par des rangées de piliers (274 poteaux de 5 à 9 m remplis de béton et répartis sur les 5 232 m2 dans le sous-sol du bâtiment), associées aux masses de terre extérieures qui entourent le bâtiment, reprennent les efforts de poussée en pied de la voûte de façon dynamique et statique. Les efforts sont conduits au sol par des piles-voiles en prolongement des doubleaux et en continuité des parements extérieurs. »

 

 4.-1937-1988: DES PREMIERS DÉSORDRES À LA FERMETURE AU PUBLIC

Inaugurées en 1929, les halles Boulingrin ne tardent pas à connaître différents désordres qui entraînent sa fermeture au public le 29 août 1988.

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SI, à peine inaugurées, les halles Boulingrin sont considérées comme un modèle à suivre, un chef-d’œuvre sitôt copié à La Corogne (Espagne), si, en 1930, la société centrale des architectes décerne à l’édifice la grande médaille d’or lors du Salon des artistes français, si les Rémois prennent plaisir à venir faire le plein de leurs cabas dans ce nouveau marché, les élus, eux, ne tardent pas à avoir des sueurs froides.
Dès 1937, des problèmes électriques et sur les carrelages obligent à des premières interventions. En 1940, des traces de corrosion apparaissent à l’intérieur de l’édifice. La condensation serait provoquée par la trop grande abondance de produits maraîchers dans les halles. Mais 1940, c’est aussi la fin de la drôle de guerre. Les bombardements qui touchent Reims et ses halles n’affectent pas les structures du bâtiment mais détruisent presque totalement les vitres en verre armé jaunes qui les recouvre. Elles seront remplacées par des verres triple épaisseur. Une fausse bonne idée. Si elles ont assuré une meilleure isolation, elles ont rapidement transféré sur la voûte l’essentiel de la condensation. Bilan : la structure s’est dégradée. Le béton a souffert d’une dégradation par carbonatation accompagnée d’une diminution du pH du béton. Bilan, le béton s’est abîmé, les armatures de ferraille ont rouillé. Des photos prises en 1942 en attestaient déjà. Puis un peu plus tard, des petites plaques de ciment se sont mises régulièrement à tomber sur les commerçants et les clients.

Un emprunt de 14 MF

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En 1952, la Ville décide d’emprunter 14MF sur trente ans pour faire de grosses réparations dans les halles tout en s’interrogeant pour savoir si la voûte serait tout de même encore en mesure de résister quelques années. Trois ans plus tard, aucuns travaux n’ayant été engagés, la Ville confie une étude au bureau Véritas pour examiner la qualité de la couverture des halles.
Le temps passe. En 1957, suite à une étude de la Socotec demandée par la municipalité Bride, c’est l’ingénieur Freyssinet en personne qui reconnaît l’état de vieillissement des bétons « à cause de défauts de ventilation de l’intrados ». Quelques mois plus tard, en fin de séance de conseil, certains évoquent l’idée de lancer une étude pour la démolition-reconstruction des halles.

1975 : démolition envisagée

1960 : les premiers filets treillis de protection sont posés sous la voûte.
Des dizaines de gravats de béton plus tard, en 1975, la municipalité Taittinger est au regret de ne pas pouvoir donner suite à son projet de démolition des halles : trop cher.
L’équipe municipale du maire communiste Claude Lamblin décide en 1982 le lancement d’une consultation pour voir comment restaurer les halles. La Socotec est à nouveau consultée ainsi que deux ingénieurs espagnols : Ordonnez et Serrano.
Ils estiment qu’il est possible de sauver la voûte en décapant puis en réenrobant de résine les fers. Coût estimatif : 6MF pour le gros œuvre. L’architecte Paul Chemetov fait déjà savoir en 1983 qu’il faut préserver ces halles.
À changement de maire, nouveau changement de programme.
Afin de réaliser un ensemble immobilier avec un centre des congrès sur l’îlot des halles, Jean Falala propose en 1987 la destruction du bâtiment. Le coup d’envoi d’une polémique qui durera vingt ans.

5.- TEMPÊTE AUTOUR D’UN VAISSEAU DE CIMENT GRAVE

 

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Faut-il ou non détruire les halles ? Le projet d’un palais des congrès à la place des halles prend une tournure nationale. La presse parisienne en parle, des ministres, des hommes de l’art…

VOTÉE sans les voix de la gauche rémoise (PC, PS, PSU), la consultation nationale lancée en 1987 afin de désigner les architectes et les promoteurs du projet « îlot halles Boulingrin » en lieu et place de ces halles que le maire Jean Falala juge « laides, dangereuses et insalubres » déchaîne curieusement la presse nationale.
« Freyssinet est-il voué aux démolisseurs ? » s’interroge en juillet 1987 « Le Moniteur ».
- « Les halles seront détruites mais le centre des congrès intégrera un marché de détail », assure la mairie. Douze des dix-sept projets présentés sont retenus puis finalement quatre qui deviendront l’objet d’une maquette. L’architecte Paul Chemetov s’émeut. « Les halles de Reims sont une voûte mince en béton armé. Il ne faut pas oublier que les débuts du béton armé ont été courageux et inventifs car cette technique n’était pas encore figée dans les règlements. Ne serait-ce qu’au nom de la conservation des espèces et pour comprendre notre histoire architecturale, ces halles doivent être conservées. »
Pas consulté par la Ville, Michel André, architecte des bâtiments de France, explique en janvier 1988 dans « Le décideur » qu’« il serait possible d’intégrer le centre des congrès dans les halles et que le bâtiment est sauvable. » Pas de quoi inquiéter le maire puisqu’au conseil municipal de mars on estime à 10 millions de francs (1,5 M€) la destruction des halles.
24 juin 1988.- Dans un article intitulé « Tempête autour d’un vaisseau de pierre », Le Figaro fustige le maire RPR : « Quand l’intérêt commercial bien compris s’accorde aussi bien avec la sauvegarde du patrimoine, la rage de détruire ne peut relever que d’un de ces entêtements auxquels nous condamne parfois un amour-propre mal placé. »
26 juin 1988.-Le Quotidien de Paris s’interroge : « Va-t-on détruire la seconde cathédrale de Reims ? » Et de citer Pierre Levadan, grand historien de l’urbanisme qui n’hésitait pas en 1931 à dire que la beauté de ces halles était du même ordre que celle de la cathédrale, que « le même esprit avait soufflé sur les maîtres d’œuvre de 1225 et ceux de 1925. » Saluant l’architecte des bâtiments de France qui n’a pas voulu signer le permis de démolir, le journal rappelle qu’aussi bien Paul Chemetov (homme du nouveau ministère des finances Paris Bercy) qu’André Fainsilber qu’avait choisi Giscard pour La Villette ou Christian de Portzanparc, à qui l’on doit l’école de danse de Nanterre, demandent le maintien des halles.

Jack Lang entre dans la danse

 

HALLES-J-LANGAlerté par cette polémique, le ministre de la Culture Jack Lang évoque alors l’idée d’instance de classement des halles dont l’avenir sera au moins assuré pour une année. Une mission d’experts conduite par M. Boiret, inspecteur général des monuments historiques vient se rendre compte sur place de l’enjeu de cette décision. Le 5 septembre une décision ministérielle décide de l’ouverture d’une instance de classement sur le bâtiment des halles de Reims. Le 26 septembre, la majorité municipale vote contre ce classement (1).
« Le fait du prince » proteste Jean Falala

Le maire Jean Falala proteste : « S’agissant d’une propriété municipale non classée, non protégée, que la Ville a décidé de démolir, cette décision est le fait du prince […] » Un seul projet centre des congrès prévoyait la non-destruction des halles rappelle l’union du 9 septembre 1988. Dans son entretien, le maire évoque le préjudice qu’aura l’instance de classement, un projet de 200 MF financé à 50 % par la Ville. Il parle d’une perte de 150 emplois permanents qu’aurait pu représenter la construction de ce complexe bureau-hôtel-palais des congrès.
De son côté, Jack Lang estime qu’il n’a pas pris une décision politique. « Il faut conserver les halles et contribuer au développement économique », dit-il, « trouver une solution harmonieuse pour conserver le volume intérieur et le programme du maire de Reims. Ce qui est important, c’est la voûte. Il faut donc imaginer une solution d’habillage belle et ingénieuse. Je suis prêt à apporter un coup de pouce financier » (comme pour la halle aux grains de Blois, dont il était l’élu, NDLR).


(1) L’instance de classement fut confirmée le 12 octobre par la Commission régionale du patrimoine historique, archéologique et ethnologique et le 12 décembre par la commission supérieure des Monuments historiques. Le 26 juillet 1989, arrêté préfectoral d’inscription à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques et le 9 janvier 1990 décret ministériel classant les halles monument historique.

6.-CLASSEMENT DES HALLES : LES LOCAUX SE REBIFFENT

L’idée de classer les halles n’est pas du goût d’une majorité de Rémois en septembre/octobre 1988. Les politiques lancent la résistance. Pour Jean-Louis Schneiter, premier adjoint : « Le monument est laid, inadapté et ne présente aucun caractère historique. le problème de sécurité est également important ». Jean-Marie Beaupuy (UDF) estime que « vouloir classer un monument en train de s’effondrer est ridicule. »

Pour Claude Lamblin (ancien maire) : « C’est un règlement de compte entre une municipalité RPR et les socialistes. Nous avions dénoncé le projet du centre des congrès que nous jugions spéculatifs. L’Etat a décidé de classer les halles. C’est à lui de payer les travaux de conservation. »

Sourire en coin, le socialiste Georges Colin s’amuse : « On avait fait remarquer que l’on pouvait faire un concours en envisageant le maintien des halles ».
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Les commerçants pour la destruction


Excepté Bertrand Jactat, boulanger qui « aime bien le bâtiment » et Claude Viart, cafetier qui suggère d’organiser un référendum, les commerçants du quartier interrogés par l’union souhaitent la destruction des halles.
- Chantal Mayoly, pharmacienne : « C’est un classement anormal. Il est vraiment dommage de garder ça ».


- Pierre Bardiaux : « Plus vite elles seront rasées, mieux ça vaudra ».
Loïc Maubuchon (fromager) : « Il faut les abattre ».
Maryline Ly, restauratrice : « Ce n’est pas beau ».


De leur côté, les professionnels du bâtiment considèrent que le classement des halles est une aberration économique, « un mauvais coup pour l’emploi », affirme Gérard Agnésina de la fédération régionale du bâtiment. « Ce marché, c’était 200 empois directs. »
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Sondage de l’union : la démolition plébiscitée
Le 2 octobre 1988, l’union fait paraître les résultats d’un sondage. Sur 3 737 personnes qui ont répondu, 3 540 sont favorables à la destruction des halles, 5,2 % pour sa préservation.
Le préfet Yves bonnet intervient pour demander de dépassionner le débat.
Fin octobre on annonce que le marché de gros déménagera mais que le marché du Boulingrin continuera pour deux ans.

7.- LE BÂTIMENT CLASSÉ, DES IDÉES POUR OCCUPER LE SITE

Contre l’opinion de nombreux Rémois, les halles deviennent monument historique en janvier 1990. Des idées émergent pour transformer le site, mais la polémique continue.

On aurait pu penser que le classement des halles allait calmer les esprits en 1990. Il faudra du temps au maire Jean Falala, qui déclarait encore en mai 1992 « ma seule erreur, ne pas avoir détruit les halles plus tôt », pour accepter de redonner aux halles leur destination originelle.

Juin 1992. Adjointe à la culture, Christiane Jubert travaille à un projet de transfert de la bibliothèque municipale, qui a 22 000 inscrits, dans les halles. Elle travaille le dossier avec Marine Bedel, de la Drac (direction régionale des affaires culturelles).

Décembre 1992. La Drac passe dans le Moniteur un appel d’offres à travaux pour les halles. Il est vite retiré faute d’avoir obtenu l’accord de la ville, propriétaire. À l’époque, le devis qui n’incluait que la voûte, les verrières et les grilles (hors honoraires) est de 5,7 millions d’euros.

Architecte en chef des monuments historiques, Pierre Antoine Galtier accepte en 1993 le projet technique de restauration et d’aménagement des halles pour lequel le ministère accepte de dégager 1 million d’euros.

C’est possible. « Aucune fissure ne montre que le bâtiment travaille mal, ce qui prouve la grande justesse des calculs et la très bonne qualité des matériaux. » Pourtant l’homme de l’art le reconnaît, « On a perdu les procédés de fabrication de Freyssinet sur les ciments spéciaux. Il y a des dégradations importantes au niveau de nervures, là où il y a les ferraillages. »

Tandis que Falala demande au nouveau ministre de la Culture Jacques Toubon de revoir le dossier (en vain, ndlr), Pierre Antoine Galtier propose de blanchir l’intérieur des halles comme tous les édifices médiévaux et de rétablir les couleurs où elles étaient (verrières jaunes et socle des halles d’une bande couleur bleu, sic). L’ensemble des travaux devait durer seize mois pour transformer le bâtiment en médiathèque.

L’idée d’un zénith

Mai 1993. Vice-président du conseil régional, Bruno Bourg-Broc propose d’inscrire les halles dans le contrat de plan pour en faire une salle de concert type Zénith, un musée lapidaire ou une médiathèque.

Mars 1994. Enfin le maire Jean Falala propose de redonner aux halles leur vocation première. Il en coûterait de 7,6 à 9,1 millions d’euros. Le journal Le Monde en remet une couche avec l’intervention de Bernard Marrey, historien architecte révolté de voir les halles se dégrader : « Il est choquant que le maire d’une ville martyre, reconstruite en 1919 avec des fonds collectés à l’étranger et dans toute la France, démolisse un des rares chefs-d’œuvre qui y aient été réalisés depuis […] Manifestement Reims est très loin de Lyon, qui se félicite aujourd’hui de la protection de la halle des abattoirs de la Mouche achevée par Tony Garnier en 1928, et réhabilitée par Reichen en 1988. »

Décembre 1995. Le ministre de la Culture Philippe Douste-Blazy annonce que sur un devis global de 8,3 millions d’euros, l’État donnera 1 million par an durant trois ans pour consolider et enjoliver les halles.

Curieusement en 1996, une étude engagée par la Ville et la chambre de commerce dit que le site n’est plus adapté pour faire un marché, et que les commerçants non sédentaires ne sont plus assez importants pour l’occuper.

Août 1997. Les difficultés financières de l’État (déjà, ndlr) plombent un peu plus le dossier. Après avoir déjà indiqué qu’il ne pouvait pas s’engager dans le dossier de construction d’une maison de la Ve République sur le site de l’ancienne caserne Jeanne-d’Arc, l’État annonce qu’il réduit à un peu plus de 2 millions d’euros sa participation dans les travaux des halles. Le maire envisage toujours un établissement public dans les halles, sans dire lequel.

En fait, un groupe privé étudie en 1998 un projet de parking souterrain de 1 000 places avec des salles de cinéma sur le Boulingrin, dont deux dans les halles.

Seul hic, les contraintes techniques sont nombreuses avec l’impossibilité d’isolation phonique et technique du fait que la voûte est classée. Impossible, raisonnablement, de la cacher.

« Le tonneau à pétrole », « le tuyau ovoïde », comme l’appelle la revue En Champagne en juin 1999 dans un article intitulé « Les râles du Boulingrin » n’a pas fini de faire parler de lui. D’autant qu’une association poil à gratter voit le jour quelques mois plus tard : l’Amic’halles.

9.-SCHNEITER SE RÉSOUT À L’IDÉE D’UN MARCHÉ, HAZAN LE FAIT

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De 2002 à 2010, huit ans et un changement de municipalité auront encore été nécessaires pour que le projet de rénovation des halles, afin d’y refaire un marché, passe de l’idée à sa réalisation.

 

DE 2001 à 2003.- Battue par Jean-Louis Schneiter aux municipales de 2001, Adeline Hazan prend à cœur le dossier des halles. Plutôt qu’un musée archéologique, un transfert du musée des Beaux-arts ou seulement un marché, l’élue d’opposition « y verrait mieux un laboratoire d’art contemporain englobant le transfert du Frac, des collections du musée, l’implantation de Césaré et une résidence d’artiste, un vrai lieu de vie culturelle. » Alors que la Ville (sans les voix de l’opposition) engage une étude pour voir s’il est possible de transférer le musée des Beaux-arts dans les halles, Jean-Louis Schneiter n’est pourtant pas hostile à un marché couvert sous le Boulingrin. Il doute tout de même que l’État mette 6 M€ seulement pour rénover la voûte pour un édifice fermé six jours sur sept : « Ça fait cher du kilo de carottes […] Les Rémois sont-ils prêts à payer 5 à 6 points d’impôts en plus pour un marché hebdomadaire couvert ? »
« Marne hebdo » publie une enquête dans laquelle 83 % des 1 203 personnes interrogées se disent favorables à un marché sous les halles. Les commerçants aussi.

 

« Schneiter : un shadock »

 

Adeline Hazan reproche au maire de ne pas avoir de vision d’avenir en voulant supprimer la friche des halles en y mettant le musée mais en créant une autre face à la cathédrale « Cette manière de faire me fait penser irrémédiablement aux Shadocks qui lorsqu’ils devaient boucher un trou en creusaient d’autres. »
Le ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, est favorable à une étude de définition du site du Boulingrin pour accueillir un musée. Le département par la voix de Gabrielle Nguyen refuse de participer à l’étude. Deux ministres : Catherine Vautrin et Renaud Dutreil évoquent un beau gâchis. « D’un côté, on classe les halles et de l’autre on n’a pas de solution pour les réhabiliter. » Dutreil propose qu’on y accueille les artisans des métiers d’art qui quittent Paris ou un pôle audiovisuel pour y former les journalistes de la presse écrite appelés à travailler sur la TNT. Grosse colère de l’adjoint à la culture rémois Mario Rossi : « De quoi je me mêle ».


2005.- Rencontrant Pierre Longuet, président de l’Amic’halles, le ministre de la Culture Renaud Donnadieu de Vabres estime que la création d’un marché n’est pas incompatible avec la réhabilitation du monument classé.

 

Mauvaise nouvelle

 

Novembre 2005.- Dans un rapport confidentiel que l’union se procure, on apprend qu’il va falloir construire deux bâtiments pour abriter les collections du musée car les halles ne devront ni être chauffées, ni climatisées. Les halles pourraient recevoir l’accueil, un auditorium, un atelier pédagogique et des réserves mais il faudra créer un bâtiment neuf sur le Boulingrin. Coût : 44,3 M€ dont 7 M€ pour la halle, 26 M€ pour le musée, 9,3 M€ pour un parking de 1 000 places. La Ville renonce à son projet et décide de retravailler sur l’idée d’un retour du marché dans les halles.


Décembre 2005.- Adeline Hazan dénonce l’idée d’un transfert du musée sur le parvis du Boulingrin près des halles. « Ce que nous voulons c’est la reconstruction sur place du musée, élément culturel qui entoure la cathédrale. » Naissance de l’association « Pour un grand musée au Boulingrin » avec Frédéric Horny.

 

2007, avant-projet adopté

 

Assuré que l’État participera à 50 % aux travaux de rénovation des halles, la municipalité Schneiter bosse sur le dossier sans trop en aviser l’opposition qui s’en offusque. Xavier Albertini réfléchit avec les commerçants à l’organisation d’un marché sous les halles.
En juin 2007, le conseil municipal adopte l’avant-projet de réhabilitation des halles présenté par François Chatillon, architecte en chef des monuments historique. Serge Pugeault (PS) se dit soulagé et réjouit tout en regrettant que la Ville ne lance pas un concours d’architecture et d’aménagement urbain du Forum au Sernam.


Trois mois à peine après son élection, la nouvelle maire Adeline Hazan annonce que les halles ouvriront le 14 février 2012.
« Les travaux commenceront en 2009. Ils coûteront 31,6 M€ dont 22,9 M€ à la charge de la Ville. »
Dès janvier effectivement une méga bâche de 120 m2 recouvre les halles et le projet est présenté sur des panneaux et un film en 3D. En août, des tests sont réalisés pour connaître la technique la plus efficace et la moins chère pour restaurer et conserver le bâtiment. En novembre, nettoyage et désamiantage. Mars 2010, début des travaux de restauration proprement dit.

 

10.-TECHNIQUES MODERNES POUR UNE RESTAURATION HORS NORMES

 

 

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Durant plus de deux ans et demi, 47 entreprises soit une soixantaine d’ouvriers au quotidien ont réussi le pari de rénover les halles Boulingrin.

Même les plus sceptiques qui vouaient les halles à la démolition sont aujourd’hui bluffés. Au terme d’un chantier exceptionnel, la restauration des halles Boulingrin qui a réussi à conserver au plus près l’esprit des bâtisseurs de 1927, tout en étant parfois obligés d’utiliser des techniques de pointe, mérite un sacré coup de chapeau.
Ainsi après un premier décapage des bétons au jet de sable et un désamiantage qui a réservé quelques mauvaises surprises dans les jointures des grandes verrières, le chantier a pu vraiment commencer à l’abri des regards, derrière d’imposantes palissades régulièrement animées d’expos et de chorégraphies en images. Sous le contrôle de François Chatillon, architecte en chef des Monuments historiques.
600 tonnes d’échafaudage
Plus impressionnant encore que pour le chantier du Louvre, comme dans les coursives d’un paquebot, il a d’abord fallu monter 600 tonnes d’échafaudage dont 200 à l’intérieur des halles, immenses entrelacs de tubes, de barres et d’échelles afin d’intervenir sur les voûtes, les verrières et le toit des halles.

Traitement des bétons

Deux techniques ont tout d’abord été utilisées pour gagner le défi majeur de ce chantier : la restauration des bétons poreux à l’eau, à l’origine de la corrosion des aciers qui ont rouillé, gonflé et fait éclater le béton.
Une protection cathodique classique a été installée dans les sous-sols des halles. Pour les bétons des structures et des voûtes, après des phases de tests, les aciers, corrodés par le carbone et le chlorure, ont été remplacés ou renforcés ponctuellement avant une décarbonatation générale. Pour la voûte, une étanchéité liquide a été assurée avec incorporation de sable gris pour conserver l’aspect mat d’enduit ciment. Au final, ce sont 33 000 m2 de béton qui ont été bichonnés.

900 m2 de verres armés

Pour les imposantes verrières très fines, certaines ont dû être refaites complètement à l’identique grâce à l’utilisation d’un matériau de haute technologie : le béton de fibre à haute performance. Quant aux verres de couleur jaune, un peu plus clairs que ceux d’origine, ils ont été refaits par une usine polonaise de Saint-Gobain.
Très abîmés, les décors de la zone du commerce de détail, côté rue de Mars, ont aussi fait l’objet d’un traitement royal. Tout l’îlot central des étals a été conservé. Le sol en carreaux a été déposé, restauré et reposé. Les étals de briques émaillées blanches ponctuées de liserés verts et de numéros rouges indiquant l’emplacement des commerçants ont été refaits, parfois contretypés par le fournisseur d’origine les Céramiques du Beaujolais.

Entorse à l’original

De façon à ce que le bâtiment classé soit mieux ventilé que ne l’avaient prévu ses concepteurs, des tourelles de ventilation et de désenfumage ont été mises en place sur le sommet de l’édifice. Enfin, prévu à l’origine pour n’être qu’un lieu de marché, les halles pourront accueillir d’autres activités temporaires culturelles et sportives. Un nouvel escalier a été fait pour accéder à la galerie. Les six boutiques extérieures côté rue du Temple ont été transformées en deux grandes cellules commerciales pour des bars à thème.
Les quatre pavillons accueilleront les sanitaires, des locaux de rangement, un poste pour la sécurité, le logement du gardien et des salles pour les commerçants et le placier. Ascenseurs et accès handicapés ont été prévus.
Cette restauration aura coûté près de 31 M€ dont plus de 16 M€ financés par la Ville , 8 millions par l’État, et près de 5 M€ de la Région.

 

Textes Alain MOYAT- Reproduction interdite sans autorisation